La cession de mâchoire

Cet article de Philippe Karl est paru en allemand dans le magazine « Piaffe », Septembre 2008.

En matière de « mise en main », les conceptions qui règnent sans partage sur le dressage actuel se résument à ceci :

  • Par un dos soutenu et des jambes actives, le cavalier pousse sur des mains fixes et basses qui résistent fortement jusqu’à ce que le cheval cède.
  • Si malgré tout le chanfrein reste très en avant de la verticale, longer avec des rênes fixes assez courtes au début, permet de vaincre les résistances de la nuque.
Dans ce contexte où la bouche du cheval est niée, il semble incongru d’évoquer sérieusement la   « cession de mâchoire ». Qu’importe, les causes réunies du cheval et de la culture équestre l’imposent.

 

 

Le cavalier qui force la flexion de la nuque par des enrênements et verrouille la bouche avec des muserolles spéciales n’agit guère mieux qu’un éducateur qui bâillonne un enfant et le ligote sur sa chaise pour le réduire au silence et lui imposer le calme.
 
 

Expérience

Commençons par une expérience pratique à la portée de tous :
  • Prenez un cheval ayant résisté (et survécu) à tous les acharnements usuels (rênes fixes, rênes allemandes, bride, Pelham, etc.). Il demeure mordicus au-dessus de la main, nuque bloquée et encolure tétanisée. Ce n’est pas difficile à trouver ; montez-le
  • A l’arrêt, cherchez à le faire céder en plantant vos deux poings de chaque côté du garrot et en résistant de toutes vos forces. Résultat… Rien !
  • Avant que d’abandonner, demandez à un aide de venir déboucler la muserolle et d’offrir au cheval quelques morceaux de sucre.
  • Pour les prendre, le cheval va déverrouiller ses mâchoires. Pour les déguster, il va mobiliser sa mâchoire inférieure et sa langue, puis saliver et déglutir.
  • Pendant tout ce temps, le cheval va ainsi jouer avec ses embouchures, puis arrondir la nuque de lui-même, vous donnant le sentiment d’une bouche aimable et en complet accord avec votre main.
Un cheval braqué, au-dessus de l’embouchure et refusant de céder à des mains fixées au garrot, arrondira sa nuque de lui-même s’il mobilise sa mâchoire et sa langue en dégustant un morceau de sucre.

Voilà une magnifique occasion de comprendre que réduire la « mise en main » à une flexion inconditionnelle de la nuque et au mépris de la bouche, c’est confondre la fin et les moyens, s’en prendre aux effets en ignorant leur cause.
Vous venez de faire l’expérience de la « mise en main » découlant de la « cession de mâchoire » chère à F. Baucher… Ce que le Général L’Hotte exprime parfaitement : « Ce « ramener » ne se concentre pas dans la direction de la tête. Il réside tout d’abord dans la soumission de la mâchoire, qui est le premier ressort recevant l’effet de la main… »


Deux conceptions s’opposent : ou bien la mise en main est un rapport de force entre l’encolure du cheval et les bras du cavalier (instruments de contention à l’appui et encapuchonnement à la clef), ou bien elle tient dans un dialogue entre la bouche du cheval et la main du cavalier. Il faut juste choisir.

 

Explications

L’hyoïde et la langue forment un carrefour de tout ce qui concerne l’avant-main. Les muscles déterminant la mobilisation de la bouche sont reliés au sternum, à la nuque et aux épaules.
 
  • La main basse fait porter l’action de l’embouchure sur la langue, organe très vascularisé, très innervé, et donc hypersensible. La douleur provoque un blocage de l’hyoïde  et une contraction généralisée des mâchoires, de la nuque, de l’encolure et des épaules. Plus le cavalier résiste, plus la douleur est vive, plus le cheval se contracte, et plus le cavalier doit résister… Cercle vicieux. Ce d’autant plus que l’embouchure a un effet de garrot sur la langue : le sang y circule de moins en moins, elle devient sèche, bleue parfois, et de plus en plus insensible.
 
Plus la main est basse, plus elle agit durement sur la langue, organe hypersensible. Les muserolles bloquées qui étouffent les protestations du cheval n’y changent rien.

 

  • « Effet sucre » : à l’inverse, le sucre amène une mobilisation du maxillaire inférieur et de la langue. Cela libère l’hyoïde et décontracte par conséquent la nuque, l’encolure et les épaules. Décontracté, le bout du devant redevient flexible, et le cheval n’a plus ni les raisons, ni les moyens de lutter contre la main.
 
 « … La décontraction de la bouche consiste essentiellement en un mouvement de la langue analogue à celui qu’elle exécute pour la déglutition, la mâchoire inférieure ne s’écartant de la supérieure que dans la mesure nécessaire pour permettre le mouvement de la langue. Ce dernier, lent et souple, fait sortir les parotides de leur logement, provoque une légère salivation, soulève le ou les mors en les entraînant dans son repli vers le fond de la bouche, puis les laisse retomber en reprenant sa place, allongée dans l’auge. C’est en retombant que les mors s’entrechoquent et font entendre leur cliquetis caractéristique. » (L’Hotte)

Il faut donc au cavalier une main assez intelligente pour provoquer à volonté cette mobilisation de la mâchoire et de la langue… sans recourir au sucre !
 

Comment enseigner la cession de mâchoire ?

Les données du problème sont claires. Le cavalier devra placer son cheval dans les conditions les plus favorables à une « cession de mâchoire »… et la provoquer par une intervention de la main qui épargne totalement la langue.
  • C’est en rapprochant son encolure de la verticale que le cheval fait refluer sa masse vers les hanches et ne peut plus prendre appui sur la main. Une nuque ouverte libère les articulations temporo-mandibulaires et ne comprime pas les parotides. En élongation sur la verticale, le muscle sterno-hyoïdien se décontracte et travaille librement.
  • C’est en agissant également de ses deux mains vers le haut que le cavalier peut réclamer le relèvement d l’encolure et fixer la tête sans intervenir sur la langue. Remontant dans la bouche et agissant sur la commissure des lèvres, le filet provoque immanquablement le desserrement des mâchoires, puis peu à peu la mobilisation de la langue.
  • Dès l’ouverture de la bouche, le cavalier abaisse les mains et réduit le contact à son minimum, doigts entr’ouverts, sur des rênes demi-tendues, laissant le cheval jouer avec l’embouchure. C’est la « descente de main » aussi chère à La Guérinière qu’à Baucher.
Plus la main est basse, plus elle agit durement sur la langue, organe hypersensible. Les muserolles bloquées qui étouffent les protestations du cheval n’y changent rien.

« … tenant une rêne de filet dans chaque main, le cavalier commence par élever l’encolure et la tête le plus possible, en se servant due demi-arrêt si nécessaire ; puis il demande la légèreté par une tension égale et continue des rênes de bas en haut et d’avant en arrière, de manière que l’embouchure n’agisse que sur la commissure des lèvres. »
« Quand un cheval a une forte tendance à affaisser son encolure, on doit tenir les poignets très hauts, au-dessus des oreilles si nécessaire, jusqu’à ce que la mâchoire ait cédé moelleusement dans cette position. »

« Le ramener vient plus tard par suite du liant de la mâchoire. Mais il faut toujours que la mâchoire cède d’abord, l’encolure étant très haute et sans que la tête ne fasse aucun mouvement. » (Faverot de Kerbrech : Dressage méthodique du cheval de selle d’après les derniers enseignements de F. Baucher, 1891)

  
NB : Bien entendu, par la répétition le cavalier obtiendra de son cheval des réponses plus précoces et plus durables, et ce par des demandes de plus en plus discrètes.

Le cavalier enseignera toutes les attitudes utiles (flexions latérales, extension d’encolure, et enfin flexion de la nuque), chaque variation étant préparée, puis validée, par une cession de mâchoire et une descente de main.
Avec la leçon de la jambe, l’étude des flexions constitue la base de l’éducation du cheval ou de sa rééducation quand il a subit des traitements contre-nature (muserolles serrées, enrênements, encapuchonnement etc.).
 

Propriétés et implications de la cession de mâchoire

  • Elle renseigne sur l’état moral du cheval
L’éthologie a mis en évidence le rôle majeur de la bouche dans les moyens d’expression et de communication du cheval, en particulier pour le comportement de soumission.
Exemple : le « join up » décrit par Monty Roberts. Quand, lassé d’être chassé, le cheval s’immobilise en faisant face au dominant, il fixe son attention sur lui et manifeste sa soumission en mobilisant sa mâchoire et sa langue (« licking »).
Judicieusement sollicitée par la main, la cession de mâchoire induit donc un comportement de soumission, elle instaure ou rétablit l’attention du cheval envers son cavalier. Maintien du dialogue.
 
  • Elle révèle son état d’équilibre
En raison des innombrables synergies existant entre la langue, la mâchoire, et le reste du corps via l’encolure, toute perte d’équilibre entraîne des contractions musculaires indésirables qui retentissent sur la mâchoire en figeant la bouche du cheval.
« La vraie légèreté est l’indice révélateur et infaillible de l’équilibre parfait du cheval tant qu’elle subsiste sans altération. » (Faverot de Kerbrech)
« D’où il s’ensuit que la légèreté – la légèreté parfaite, s’entend – trouve sa formule dans la mise en jeu par le cavalier et l’emploi que fait le cheval des seules forces utiles au mouvement envisagé ; toute autre manifestation des forces produisant une résistance, et partant, une altération de la légèreté. » (A. L’Hotte)
 
  • Elle développe la flexibilité générale
L’ostéopathie a montré l’absolue nécessité d’une libre et complète flexibilité de l’encolure. La décontraction du bout de devant qu’engendre la cession de mâchoire permet au cavalier de ployer l’encolure à son gré. Il pourra ainsi pratiquer toutes les flexions latérales utiles au développement de la souplesse globale du cheval, et à terme d’obtenir le ramener (flexion de la nuque, combinée au relèvement de l’encolure).
Baucher, à des élèves auxquels il montre son bras tendu, poing serré : « Que le plus fort essaye de me plier le bras… Que le plus faible me chatouille et me fasse ouvrir le poing, il pliera mon bras facilement. »
 
  • Elle est facteur d’impulsion
« La légèreté bien comprise augmente l’impulsion (…). L’animal est d’autant plus disposé à se porter en avant, à s’actionner, que toute appréhension de la main a disparue par ce seul fait qu’il goûte son mors. Rien ne s’oppose donc plus à sa franchise, et il gagne d’autant plus en impulsion que sa légèreté se complète et se confirme davantage. Ce qui permet de dire que non seulement la légèreté bien comprise n’éteint pas l’impulsion mais qu’elle la favorise au contraire, et qu’elle met en avant les chevaux qui la possèdent et la gardent facilement. » (E. Beudant)
 
  • Elle est le garant d’une équitation respectueuse du cheval
« … la mise en main demandée opportunément et obtenue habilement ne signale pas seulement l’altération de l’équilibre physique ou moral, mais elle le rétablit par son effet propre sur l’organisme entier du cheval, plus rapidement et avec infiniment plus de précision que ne saurait le faire aucun autre effet des aides. » (Général Decarpentry)
Et le Général L’Hotte de préciser : « L’enrênement (…) de rênes fixées au surfaix, est souvent employé pour obtenir le ramener. Il est jugé acquis lorsque la tête se maintient dans une direction verticale ou s’en rapprochant. Cette position, il est vrai, assure une certaine soumission de la tête et donne le moyen de faire apprécier l’effet du mors au cheval d’une façon plus juste, de mieux régler l’emploi de ses forces que s’il portait au vent, mais rien de plus. Des résistances à la main, même très énergiques, peuvent encore se produire. Le ramener tel que le comprend la haute équitation ne se concentre pas dans la position de la tête. Il réside tout d’abord dans la soumission de la mâchoire, qui est le ressort recevant l’action de la main. Si ce ressort répond avec moelleux à l’action qui sollicite son jeu, il entraînera la flexibilité de l’encolure et provoquera le liant des autres ressorts, par suite de la corrélation qui existe instinctivement entre toutes les contractions musculaires. Si au contraire, la mâchoire, résistant, se refuse à se mobiliser, alors plus de légèreté, car par nature, les résistances se soutenant mutuellement, celle-ci aura de nombreux échos. Ainsi, en équitation savante, ce que le ramener représente, c’est bien moins une direction invariable de la tête qu’un état général de soumission des ressorts. L’équitation de cirque, recherchant uniquement le mouvement lui-même, ne se préoccupe pas de légèreté et passe outre (…). La désignation d’équitation excentrique (…) conviendrait mieux à l’équitation de cirque que celle de « haute école ». »
De nos jours, confronté aux enrênements, aux muserolles bloquées et à l’encapuchonnement érigé en système, notre Général corrigerait son texte, remplaçant l’expression « équitation de cirque » par celle d’« équitation sportive de dressage ».
 

Conclusions

Indissociable du concept de légèreté bien compris, la cession de mâchoire va bien au-delà de la simple option technique.
  • Elle est justifiée par des données objectives d’anatomie, de physiologie, d’équilibre, d’éthologie et d’ostéopathie que seule la mauvaise foi permet d’ignorer de nos jours.
  • Elle démontre que le dressage doit se fonder sur le juste enseignement des aides, et en priorité de la main… Communication oblige.
  • Elle impose au cavalier de constamment baser son travail sur l’équilibre et la décontraction, l’empêchant de sacrifier le bien-être et l’intégrité du cheval à tel mouvement, attitude ou exigence.
  • Elle induit la possibilité d’accéder à l’équitation supérieure, avec à peu près n’importe quel cheval.
Au total, elle conduit à une véritable philosophie équestre.

En instaurant une compétition internationale de dressage, en 1929, la Fédération Equestre Internationale se donnait pour objectif : « … préserver l’Art Equestre des altérations auxquelles il peut être exposé et le conserver dans la pureté de ses principes pour les transmettre intacts aux générations futures des concurrents ». S’y ajoutait un article précisant : « A toutes les allures, une légère mobilité de la mâchoire, sans nervosité, est la garantie de la soumission du cheval et de la répartition harmonieuse de ses forces. »
Or, dès l’édition de 1958, cet article essentiel disparaissait au profit du cheval « sur la main » et de l’obligation de conserver des rênes toujours tendues. On connaît la suite… Ce fut un des plus mauvais coups portés au respect du cheval et à la Culture Equestre.

Enfin, depuis quelques années. Un nombre toujours croissant de cavaliers rebutés par les dérives du dressage moderne, est á la recherche d’une alternative. C’est ainsi que le mot « légèreté » est maintenant à la mode, et sert d’argument publicitaire. Mais il convient de rappeler que les mots ont un sens et qu’il y a loin de la coupe aux lèvres… Car revendiquer la légèreté en ignorant tout des flexions, cession de mâchoire en tête, revient à se prétendre musicien au seul prétexte qu’on est mélomane.
 
Une main intelligente peut faire des prodiges.

Philippe Karl, mai 2008