Cet article de Philippe Karl est paru en allemand dans le magazine « Dressur-Studien », septembre 2011.

Le rythme est un des critères conférant à l’équitation, comme à la danse, sa valeur esthétique et gymnastique. Sur ce thème, le discours équestre s’avère plus prolixe qu’éclairant. Nous tâcherons ici de nous en tenir au concret, en étudiant le RYTHME à l’allure essentielle du TROT.

Qu’est-ce que le RYTHME?

Le rythme est un phénomène physique relatif à la fréquence d’un mouvement. Les mouvements oscillatoires entretenus en sont une expression, avec pour exemple le métronome, ou le balancier de la pendule.
Au TROT (allure sautée), la fréquence des battues dépend de deux facteurs : la longueur de la foulée, et son rebond (temps de suspension).
Ainsi, l’allure peut se voir représentée par un graphique (planche 1).



Planche 1 : Déplacements du centre de gravité au trot de base (cheval qui se juge)


VARIATIONS du RYTHME

Dans l’absolu, et par rapport au trot de base, le rythme de l’allure peut varier comme suit : (planche 2).

TROT de BASE    
Vitesse (V)       Énergie (E)
Foulées (F)      Rythme (R)


1. Trot précipité
     V ↑           E ↑
     F ≈           R ↑

    Trot couru
     V ?           E ↑
     F ↓↓         R ↑↑


2. Trot ralenti (Jog)
     V ↓            E ↓
     F ↓↓          R ↓


3. Trot allongé
     V ↑           E ↑
     F ↑           R ↓


4. Trot rassemblé
     V ↓           E ↑
     F ↓           R ↓

     Passage
     V ↓↓         E ↑↑
     F ↓↓         R ↓↓


Planche 2 : Par rapport au trot de base du cheval, variations du rythme dans différentes formes du trot.


Conclusions :
• Les cas 1 et 2 sont à proscrire, car...
          • Le trot précipité génère contraction et gaspillage d’énergie
          • Le trot ralenti n’est qu’une expression de la paresse.
• Les cas 3 et 4 sont à cultiver, car ils sont des stylisations énergiques de l’allure de base.
• Ainsi, partant de son trot de base, un cheval donné pourra utilement ralentir son rythme : soit en allongeant le foulées... soit en augmentant leur rebond.


FACTEURS influant sur le RYTHME

La TAILLE (planches 3a & 3b)

À amplitude constante du jeux des épaules (ou des hanches), plus la taille du cheval augmente, et plus la fréquence de ses battues diminue. De fait, on ne voit guère de petits chevaux en compétition de dressage.
Cela pose un problème de taille (sic). Si l’on tient le rythme pour un critère absolu, le petit cheval (même parfaitement mis) n’aura aucune chance face au grand (quand bien même son dressage serait discutable). Est-ce juste ?













Planche 3a : Considérons un pendule simple avec une masse (M) suspendue à un fil de deux longueurs (L) différentes. Pour de petits angles d’oscillation (α), la fréquence d’oscillation (et donc le rythme, R) dépend exclusivement de la longueur du pendule, de façon inversement proportionnelle (à la racine carrée de la longueur du pendule).
Donc, plus la longueur du pendule est grande, plus la fréquence d’oscillation, c’est-à-dire le rythme, est lent.

Planche 3b : La même analyse du pendule peut s’appliquer au cheval : son rythme est inversement proportionnel à (la racine carrée de) la longueur de ses jambes (L) et par là à la longueur de ses foulées (F).
Pour une même amplitude du jeu des épaules (α), un petit cheval aux jambes courtes aura un rythme plus rapide et des foulées plus courtes qu’un grand cheval aux longues jambes.



L’APTITUDE

Via la compétition, et moyennant une sélection draconienne, l’élevage produit des chevaux qui ont naturellement un rythme très lent, en raison d’un trot à la fois étendu et rebondi.
« L’élevage doit produire des sujets qui dès la naissance présentent toutes les caractéristiques du cheval dressé. » (Gustav RAU)
On comprend pourquoi ces aptitudes s’acquièrent à prix d’or.


Le DRESSAGE

Exploiter le sujet pourvu d’allures spectaculaires est une chose, qui peut s’accommoder de blâmables expédients... Styliser le trot de chevaux à locomotion modeste, voire médiocre, est une toute autre affaire, qui exige une authentique science du dressage.


COMMENT STYLISER le TROT du CHEVAL ORDINAIRE ?

Pour ralentir la fréquence des foulées, deux possibilités :
• L’extension du trot... Hélas, pour la plupart, les chevaux modestes n’en sont pas capables, et précipitent.
• Faire rebondir le trot... L’allure se cadence si les foulées gagnent en élévation ce qu’elles perdent en étendue. C’est la définition la plus simple du RASSEMBLER : « L’activité dans la lenteur ». C’est donc la seule voie possible.


ANALYSE du phénomène « REBOND »

Pour accroître le rebond du trot, le corps du cheval doit augmenter l’amplitude de ses déplacements dans le plan vertical. Le phénomène est comparable au fonctionnement d’une lame de ressort montée sur des ressorts à boudin, sorte de « trampoline cavalier » (planche 4).

Ainsi, plus le trot se rassemble, plus la ligne du dessus (dos, reins) se vousse dans la phase montante (soutien), et plus elle s’affaisse dans la phase descendante (appui). Pour dérangeant que cela soit, l’un ne peut aller sans l’autre.
Dans ces conditions, on comprend aisément que les bases diagonales à l’appui ne peuvent en aucune manière se raccourcir.

Planche 4 : Le « trampoline cavalier ».











Nota bene (planche 5)
Le concept officiel qui veut que le cheval rassemble son trot en voussant sa ligne du dessus, grâce à l’entrée des postérieurs sous la masse (bases diagonales raccourcies par l’arrière) reflète bien l’obsession d’une doctrine équestre. C’est un dogme qui sert à justifier la primauté des jambes et l’emploi simultané des aides propulsives et des aides de retenue. La demi-parade en est l’expression la plus significative. Problème : les lois élémentaires de la locomotion démentent catégoriquement ces conceptions.

Planche 5 : Trot rassemblé
Rouge : dessin officiel (FN, livre 1, p. 149) : « Dans le rassembler, il y a flexion des hanches. Les postérieurs avancent plus loin sous le corps. »
Vert : les réalités de la locomotion.



IL Y A RASSEMBLER et RASSEMBLER

• C’est un fait avéré de locomotion : le rassembler du trot va croissant (trot de base → trot rassemblé → trot d’école → passage) sans que JAMAIS les bases diagonales de se raccourcissent. Au passage brillant, elles s’ouvrent même fréquemment par l’arrière.
NB : Le dos du cheval montant et descendant avec une amplitude maximale, le passage exige du cavalier une assiette éprouvée.

• En revanche, au PIAFFER, le cheval faisant du sur place...
          • Il peut (et doit) rester sur des bases raccourcies par l’arrière.
          • Les postérieurs maniant sous la masse et les hanches restant fléchies, le dessus demeure en élongation...
          • Dos et reins restant voussés, l’ensemble monte et descend fort peu. Le temps de suspension est infime...
          • Les oscillations du tronc dans le plan horizontal restent minimes.
NB : C’est pourquoi, dans les académies d’antan, le débutant commençait sa mise en selle sur un cheval piaffant dans les piliers.


Conclusions :
Le rassembler du trot et du passage n’est pas une forme atténuée de celui du piaffer... C’est autre chose.
Il y a deux formes de rassembler : celle qui raccourcit les bases diagonales en mettant le cheval sur les hanches (piaffer)... et celle qui maintient les bases naturelles (trot rassemblé et passage).


COMMENT faire REBONDIR le TROT ?

Par le rassembler, le trot ralentit son rythme en raison d’une ligne du dessus augmentant l’amplitude de ses mouvements tant vers le haut que vers le bas... avec énergie et décontraction.
L’engagement des postérieurs n’ayant rien à voir dans le phénomène, c’est la capacité à monter haut les épaules qui sera déterminante (bien entendu, associée au relèvement de l’encolure).

• C’est pourquoi les chevaux dotés d’une grande liberté d’épaule et d’un rebond naturel, viennent aisément au passage par le simple jeu de transitions rapprochées (trot étendu ←→ trot raccourci).
• Alors que pour améliorer le rythme de son trot, le cheval modeste devra passer par l’étude du passage (qui établit le rebond), lui-même obtenu par la combinaison du trot et du pas dit « espagnol » (seul exercice enseignant la montée alternative des épaules). Résultats garantis ! Et qui ont pour seul inconvénient de s’attirer le mépris des soi-disant puristes.


AU TOTAL

Une étude sérieuse des lois de la locomotion est éclairante. Elle permet de ramener bien des dogmes équestres à leur juste valeur. Elle remet également à leur vraie place les affirmations péremptoires qui prétendent...
• Qu’il suffit d’exploiter des allures naturelles brillantes pour se réclamer de l’équitation classique...
• Que le recours au « pas espagnol » (donnant des résultats inespérés sur des allures médiocres) relève de l’équitation « de cirque ».

C’est un fait. Il y a le rythme qui peut s’acheter, et le rythme qui se doit mériter.
Mais il est vrai que l’« on croit plus aisément ce que l’on ne comprend pas » (Tacite).

Philippe Karl, août 2011